Ils avaient 4 ou 5 ans et pensaient s’amuser avec leurs copains, les mercredi et samedi après-midi. Au lieu de ça, ils ont été abusés sexuellement par leur animateur, dans le dortoir ou les toilettes du centre Jacques Brel ou des écoles maternelles de la ville d’Outreau. Quatre ans après l’arrestation de leur agresseur, comment vont ces enfants ? Et quelles séquelles garderont-ils ?

Au delà de juger un accusé, un procès doit surtout servir à redonner dignité et honneur à ses victimes. C’est d’elles dont on a beaucoup parlé, ce mercredi, aux Assises de St Omer, où se tient le procès de l’animateur d’Outreau accusé de viols et d’agressions sexuelles sur 14 enfants, douze garçons et deux filles, commis entre 2015 et 2017. Avec une question : quelles traces garderont les enfants de ces actes odieux ?

Pendant 4 heures, la psychologue Aurélie Boutoille est venue à la barre répondre à cette question. C’est elle qui a rencontré les enfants pour recueillir leur parole, plusieurs semaines après le début de l’affaire. A l’époque, certains évoquent spontanément les faits, d’autres sont dans l’évitement, ou n’aborde qu’une partie des faits. « Ça peut être un phénomène d’amnésie traumatique. Quand une situation est insupportable, le cerveau se met en pilote automatique et modifie la conscience » explique la professionnelle, qui indique que le discours de l’enfant peut changer en grandissant : « il y a un tri qui se fait au niveau du cerveau, et un mécanisme de défense. Certains préfèrent mettre ça dans un coin et ne plus en parler ».

Quelles conséquences pour les enfants ?

Plus tôt, à la barre du tribunal, les parents ont évoqué « les cauchemars », « les pipis au lit », « la peur des portes fermées », « le surpoids » ou « l’agressivité » de leur enfant depuis les faits. Certains sont suivis psychologiquement. Pour l’experte, ces comportements peuvent être la conséquence d’un « traumatisme ». Autre impact : le sentiment de culpabilité éprouvé par les victimes. « Il y a un statut d’autorité chez l’adulte et un sentiment d’infériorité chez l’enfant, qui culpabilise à l’idée de dénoncer les faits ». Elle indique également le côté « pervers » du mis en cause, qui demandait aux enfants s’ils avaient aimé. « Cela renforce la culpabilité des victimes, car on n’en parle peu, mais ce sont des zones érogènes qui peuvent provoquer des sensations agréables même chez les plus jeunes. Lorsqu’il prend conscience de l’interdit, l’enfant se dit alors « ce n’est pas bien, mais il y a quand même des choses que j’ai bien aimées » ». Pour la psychologue, le procès devrait avoir un rôle essentiel dans la reconstruction des enfants. « A leur âge, ce qui compte c’est d’être crus, entendus, accompagnés. Leur redonner le statut de victime, c’est important »

Quelles conséquences à l’adolescence et à l’âge adulte ?

Interrogée par la Présidente de la Cour d’Assises et par les avocats des familles, Aurélie Boutoille a déclaré qu’il était « très compliqué » de faire un pronostic sur l’impact des faits sur l’avenir des victimes. « Une partie des enfants n’aura pas de répercussions particulières et certains auront des répercussions et des complications beaucoup plus tardives, à l’adolescence ou à l’âge adulte, au moment ils commenceront à avoir une vie amoureuse et sexuelle » détaille l’experte, rappelant que « dans un tiers des cas, les enfants n’ont pas d’impact du tout ». Dans la salle d’audience, les parents croisent les doigts.  

 

Comment la parole de l’enfant est-elle recueillie ?

Aurélie Boutoille a détaillé la méthode utilisée pour faire parler les enfants victimes de viols ou d’agression sexuelles. Elle invite d’abord les victimes à s’exprimer librement sur les faits, sans questionnement. « Certains enfants sont anxieux et sont dans l’évitement au moment d’aborder les choses les plus marquées émotionnellement » explique-t-elle. Pour libérer la parole, l’experte pose alors des questions ouvertes. « Je n’amène jamais le contenu des faits, pour ne pas influencer les réponses de l’enfant ». Pour évaluer la crédibilité des propos, l’experte utilise l’échelle CBCA. Elle note la quantité de détails, la structure logique des propos, la chronologie des événements. « Lorsqu’un enfant raconte une histoire, il n’y a pas de temporalité. Quand c’est trop structuré, c’est qu’il s’agit d’un discours appris et répété » souligne la professionnelle. Au contraire, un enfant qui hésite et qui emploie les mots de son âge renforce la crédibilité du discours. « Les enfants racontent des détails incompris avec leur vocabulaire et leurs connaissances. Dans le cadre d’agressions sexuelles, Ils parlent par exemple de « pipi blanc » pour évoquer l’éjaculation ». Des éléments qui donnent du crédit aux déclarations des enfants.

 

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